Lorsque je bascule, je ne m'en rends même plus compte. Est-ce que mon autre moi continue à vivre sa vie tandis que je me prélasse ici ? Les fois précédentes je dormais, j'en suis sûr, ce qui m'a tout d'abord laissé à penser que je rêvais. Je doute à présent de seulement dormir. Pour un peu, j'en douterais d'être moi.
Mais là n'est pas l'actualité. La question du moment est de savoir si je saurai me servir de ces ailes. Il sera bien temps par la suite de me demander si j'en ai une quelconque utilité. Avez-vous déjà essayé de bouger vos deux bras en même temps dans deux sens différents ? Je fais partie de ceux pour qui cela relève de l'exploit, aussi je vous laisse imaginer le triste spectacle que constituent mes tentatives d'apprivoisement de mes ailes. MES ailes ? Dans un premier temps, il me faudra déjà parvenir à appréhender cela. Je me fais l'effet d'un moulin à vent pris dans la tempête, ou encore de ces vieux prototypes d'aéronefs avec leurs innombrables paires d'ailes, ceux que l'on voit chaque année dans de très vieilles images d'archive et qui s'effondrent sur eux-même au bout de quelques mètres d'élan. J'abandonne au bout de dix minutes d'efforts infructueux et de "battements" chaotiques. Mon baptême de l'air n'est a priori pas pour demain.
Concentré que j'étais, je ne me suis pas aperçu que des dizaines d'yeux observaient mon improbable gymnastique. Une vraie ménagerie : manticores, hippogriffes, griffons, centaures, sphinx, faunes, rien ne manque. Tandis que phénix et dragons de toutes tailles planent mollement au dessus de nous, se rassemble à mes pieds tout ce que la création (mais laquelle au juste ?) a su engendrer de petit et mal fagoté : nains, lutins, korrigans et farfadets me fixent sans ciller. Les fées qui auparavant n'étaient que quatre ou cinq semblent à présent se déplacer en essaims tant elles sont nombreuses. A tout les coups, j'ai une licorne dans le dos. Je ne me retourne pas. Je ne me sens pas prêt pour la licorne. Quoiqu'après tout, une licorne n'est que l'improbable croisement d'un cheval et d'un narval. Oserais-je lui demander si, au même titre que le narval, sa corne n'est en fait qu'une dent qui aurait "mal tourné" ?
Avec tout ça, j'en oublierait presque la seule créature me ressemblant un minimum. Mais soudain, un doute m'envahit. Cette jeune fille, toute jolie qu'elle puisse être, ne saurait être aussi "normale" qu'elle en a l'air alors même que je me traîne une paire d'ailes de deux mètres dans le dos.
Laissez-moi deviner. Vous avez des pattes de chèvres sous votre robe, non ? Ou une queue pleine d'écailles, un truc de ce genre. Je me trompe ?
- ...
Elle lève sa robe. Pas de sabots. Nulle fourrure. Aucune écaille. Une fois le tissu remonté jusqu'au dessus de ses seins, le constat est sans appel : rien de tout ce à quoi je m'étais préparé. Pas plus que de sous-vêtements. Je ne sais ce qui me gêne le plus, sa nudité, son absence d'hésitation à me dévoiler son corps ou la bêtise et la grossièreté de ma question.
Euh...je vous prie de m'excuser.
- Etant donné le niveau d'intimité qui est dorénavant le nôtre, peut-être pourrais-tu me tutoyer et m'appeler par mon nom, qu'en dis-tu ?
- Euh...oui, bien sûr... Ah !
Il y avait bien une licorne derrière moi, et elle vient de m'arracher une plume. En fait, une licorne, c'est aussi stupide qu'un bête cheval. La déception est à la mesure de l'incrédulité qui devrait être la mienne. On s'habitue vraiment à tout.
Je m'appelle Line.
- Et moi...Aladfal...il me semble. Si j'ai un autre nom, il m'échappe. Mais vous...tu le sais déjà. J'ignore comment d'ailleurs.
C'est à ce moment que j'aurais dû "disparaître", laissant les choses en suspens comme à chaque fois, mais rien ne s'est passé, je suis toujours là. Line...je m'attendais à quelque chose de plus "folklorique" comme Calypso, Siraïna ou Belldandy. C'est simple et joli. Mais tandis que je retourne mentalement ce prénom en tous sens, comme pour y découvrir quelque divin secret, je m'étonne de plus en plus de n'être pas encore reparti. Pour un peu, j'en douterais de ne pas avoir toujours été là.